Thomas Palme

A propos des dessins de Thomas Palme

Depuis quelques temps déjà, les Beaux-Arts semblent avoir retrouvé leurs attraits d’antan. À l’ère de la multiplication infinie et automatique des images et de l’information, certains gardent foi en l’authenticité du geste créateur et en la valeur unique de l’œuvre d’art. Sur ce fond d’apparent renouveau du jugement éthique et esthétique moderniste sembleraient s’inscrire les travaux graphiques de Thomas Palme avec leur réconfortante - parce que reconnaissable - saveur fin de siècle : la femme fatale semble y tenir un rôle majeur, la sincérité matérielle du trait de crayon sur le papier nu et la création d’un répertoire symbolique propre semblent reprendre de plus belle les préceptes et thèmes de « l’art pour l’art ». Affublés de prothèses aux formes symboliques et auréolés de phrases décousues, les corps -comme griffonnés dans l’urgence- semblent avoir été épinglés au papier plutôt que dessiné. Ils ont un air hiératique qui semblerait aller de pair avec leur résistance à nous délivrer leur sens et donc corroboreraient le mythe de l’artiste moderne, incompris et tourmenté. Cependant, il est aussi possible d’appréhender les dessins de Thomas comme des constructions comparables à des cartes dont les coordonnées linéaires, références et indices appellent à se faire déchiffrer. Cet espace que les dessins de Thomas sont à même de nous livrer est celui de la mémoire mise en question, où la production excessive et falsification du document deviennent des stratégies de réflexions identitaires. Ils remettent en question la possibilité même d’un savoir objectif sur le passé, de la mémoire comme instrument neutre de sa médiation et donc des actions de l’individu non pas comme répétition mais comme résultat de choix à chaque fois renouvelés.

À l’aube du XXIième siècle, Thomas Palme peut produire en l’espace d’une seule année le nombre industriel de 4000 dessins, soit plus de la somme totale de la production de la plupart des maîtres modernes qui trouvent résonance dans ses œuvres – Rops, Munch et Schiele pour n’en citer que quelques uns. Une frénétique activité qui, si elle semble répondre à un besoin de documenter l’expérience, peut tout aussi bien la révéler obsolète. L’ensemble des dessins semble constituer un journal intime graphique dont l’aspect spontané de lignes rapidement tracées et de composition apparemment fortuite corroborerait l’authenticité. Cependant, la plupart des personnages autour desquels s’organisent les dessins – parfois un homme célèbre et plus souvent une femme - proviennent eux-même d’images publicitaires ou de portraits « officiels », de représentations d’êtres auxquelles Thomas, à son tour, donne forme. Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’un journal intime qui constituerait le document de rencontres réelles mais, tout au plus, le reflet des désirs de Thomas. Les dessins ne traduisent pas ses réactions à des événements ayant eu lieu mais des simulations de rencontres et d’émotions à partir d’images, des créations de toute pièce. Dans ces dessins, ce n’est pas l’événement qui dicte l’émotion, c’est le désir qui dicte l’événement. Dans cette lumière, l’expérience et le passé deviennent des réflexions du présent et non l’inverse. En ce sens, la mémoire – les dessins constituent aussi une mémoire, une archive - devient plus un miroir des préoccupations et intérêts du présent qu’un reflet d’une vérité passée à conserver et à rechercher. L’appréhension des dessins de Thomas comme construction de l’expérience met en lumière l’essence de ce qui fonde l’être, sa mémoire. Elle aussi est un instrument, une médiation de l’expérience. C’est une matière active qui donne légitimité à l’action. En comprenant mieux sa fonction de naturalisation il est possible de reconsidérer l’existence en fonction de choix et non plus en fonction de la simple répétition de valeurs et de normes apprises. De plus, la quantité même de dessins produits par Thomas les dépouille de toute possible valeur de « vérité ». De la même façon qu’ils se feuillettent dans un flux continu, tous et chacun des dessins semblent imposer l’existence d’un suivant. Dans leur apparente tentative à cerner l’expérience passée en tant que donnée objective et absolue, chacun d’eux devient le constat de l’échec d’une telle entreprise alors que leur sens est perpétuellement différé. Ensemble, ils forment une machine qui s’actualise dans son impossibilité même à fonctionner, reflet de la mémoire humaine dont la création impose un processus de sélection et d’exclusion, donc de destruction.

Que l’on veuille y voir une sincère exégèse de sa vie émotionnelle ou autre chose, l’œuvre graphique de Thomas Palme continue à interroger et fasciner. En nous posant des questions telles que celle des conditions d’accès aux territoires du passé ou encore la question des privilégiés et laissés-pour-compte de notre histoire, la « machine à dessiner » de Thomas Palme met en cause nos habitudes d’actions et de pensées et nous offre la chance de changer les traits de notre propre mémoire.

Catherine Somzé, Amsterdam 2005.

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